Interview de Marc Teyssier d’Orfeuil, Délégué général du Club PPP, parue dans La Tribune Afrique le 6 juin 2018.

«L’usage du PPP pourrait combler les retards et accélérer les investissements»

Tantôt décrié tantôt plébiscité, le partenariat public-privé, qui a indéniablement un certain succès en Afrique, suscite la polémique. D’Alger au Cap, de Dakar à Mombassa, l’essentiel des métropoles africaines ont eu recours à ce type de financement pour construire des aéroports, des chemins de fer, des ports, des autoroutes ainsi que des hôpitaux, des écoles et universités entre autres. Dans cette interview accordée à «La Tribune Afrique», Marc Teyssier d’Orfeuil, fondateur du Club des Partenariats Publics-Privés (PPP) en France et du Club PPP MedAfrique, donne son point de vue sur la pertinence de ce modèle en Afrique et les précautions à prendre afin d’en garantir la réussite….

 

La Tribune Afrique : Quels sont les objectifs majeurs du Club des PPP pour l’Afrique ?

Marc Teyssier d’Orfeuil : L’échange d’expérience entre les pays, de mise en relation entre les différentes unités PPP des Pays, la valorisation et la pédagogie du PPP auprès des Ministres de ces Pays, l’organisation de Rencontres Internationales des PPP à Paris chaque année avec un Pays Africain à l’honneur (Côte-d’Ivoire, Congo Brazzaville, Gabon…) et l’accueil de nombreuses délégations, la participation à des Rencontres en Afrique comme le Forum Africain des Infrastructures, l’accueil à Paris de délégations sur ce sujet et de rencontres avec des Ministres, voire des Premiers ministres.

Concrètement, pouvez-vous nous citer des apports concrets du Club en matière de PPP pour des pays africains bien déterminés ?

Nous avions participé à la mise en réseau au travers de l’institut de la Banque Mondiale du RAFPPP Réseau Africain Francophone des PPP, qui devra être redynamisé ; Mais c’est au Maroc que notre contribution a été la plus marquante. En effet nous avons lancé le club 6 mois avant l’inscription de la loi au parlement et beaucoup étaient sceptiques sur les chances d’aboutir, l’annonce de l’inscription au parlement a été faite lors du lancement du Club qui a été très écouté et auditionné par le Conseil Économique et Social et a établi d’excellentes relation avec la DEPP (instance rattachée au Ministère des Finances. Ces jours-ci une évolution de la loi s’impose à cause de frottements avec la loi sectorielle, le club des PPP grâce à son partenariat avec le DEPP est sollicité pour son benchmarking, ses avis et ses conseils.

Les pays d’Afrique ont un énorme besoin de financement pour combler notamment leur retard en infrastructures. Le recours au partenariat Public-Privé est-il, selon vous, une solution à privilégier dans ce sens ?

C’est une solution parmi d’autres, un outil supplémentaire dans la boîte à outil de la commande publique à manier avec précaution, mais s’il est bien compris et bien utilisé il pourrait être très utile. Les besoins sont énormes en infrastructures et l’usage du PPP pourrait combler les retards et accélérer les investissements. Je vous propose de bien différencier deux types de PPP différents, le PPP marchand, du PPP à paiement public. Le premier trouvera son équilibre économique par le paiement par l’usager, ce sont les concessions et les DSP, très présentes dans le domaine des Transports, aéroports, trains, ports, autoroutes (paiement par les passagers, par le nombre de containers). Si le privé peut porter la totalité du financement de l’infrastructure par des recettes liées à son exploitation et ce sans subvention publique, alors il ne faut pas hésiter, mais c’est les banques qui seront le juge de paix et qui accepteront de financer si le risque leur semble « bancable ». Pour le PPP social, hôpitaux, écoles, universités, bref Santé et Éducation, le modèle du « contrat de partenariat » (aujourd’hui appelé Marché de Partenariat) sera différent. C’est un contrat global, long terme, ou l’utilisateur/client est l’administration, et qui va inclure, le financement, la conception réalisation, et l’entretien maintenance pour 15, 20 à 30 ans. C’est donc au final du financement public avec un préfinancement du chantier par la personne privée, une rémunération à la performance dans la durée ; son avantage est de pouvoir avoir dans 25 ans un bâtiment avec une valeur résiduelle forte, de déléguer la logistique/gestion des fluides et de se concentrer sur le service Public. Je suis persuadé que cet outil permettrait pour le réseau routier africain de mieux investir. La plupart du temps le sous-investissement routier entraîne des routes balayées aux moindres pluies, un investissement initial plus important et mieux entretenu permettrait d’assurer une durabilité plus forte. Bref mieux investir pour faire des économies à moyen et long terme voilà l’intérêt majeur que je vois pour le PPP.

Qu’est- ce qui se cache réellement derrière ce modèle vanté par les uns et décrié par les autres ? Y a -t-il des pièges à éviter pour les pays africains ?

Il est décrié car on dit que c’est plus cher, c’est une version de mauvaise foi qui m’exaspère. On paye la dette sur 30 ans, l’investissement et l’entretien maintenance, alors oui le marché public qui coûtait 100 va coûter 300 car on additionne de manière officielle les coûts réels, (c’est la règle des 3 1/3 : 1/3 investissement, 1/3 financement, 1/3 entretien et maintenance), avec un PPP, il n’y a pas de coût cachés, c’est une transparence totale. On va peut-être payer le coût de l’emprunt plus cher (et encore les sociétés privées en Afrique peuvent être plus bancable que les gouvernements) mais un PPP en France est livré dans les temps et dans les coûts ce qui fait une économie substantielle.

Ce qui se cache, c’est un outil qui oblige les services de l’État à «faire faire» au lieu de faire, c’est une révolution des habitudes qui prendra du temps. En outre, le tissu économique africain est différent de l’européen.

Dès lors les schémas de PPP doivent être adaptés. D’une part pour ne pas mettre en péril les entreprises locales avec les normes des PPP européens (trop de garanties des financiers sur le secteur privé) et d’autre part pour faire vivre l’économie locale : les PPP africains pour les Africains et par les Africains avec une prise en compte de l’impact social ce qui n’est pas encore assez fait en Europe.

Connaissez-vous des projets d’envergure de PPP avec des groupes occidentaux ou non qui ont d’ores et déjà donné leurs fruits en Afrique et que vous citeriez en modèles ? L’autoroute de Dakar est un exemple réussi extrêmement intéressant avec une partie de financement public, dans le domaine des PPP «marchand», (il a fallu un soutien financier public pour plus de la moitié de l’investissement, mais la participation du privé reste déterminante dans la concrétisation réussie de ce projet). A suivre dans d’autres capitales. Bien sûr il y a les sujets de l’eau et de l’énergie, les projets de dessalement d’eau de mer au Maroc sont à suivre, le projet de l’université de la musique à Libreville aussi.

Que pensez-vous de la montée des «PPP chinois» en Afrique ?

Concernant la Chine, elle est de plus en plus présente sur le financement des infrastructures en Afrique, avec beaucoup de souplesse sur le financement en gagnant de nombreux marchés. Je crains cependant qu’en étant les moins disant régulièrement, il y ait un désenchantement assez rapide sur la qualité et la durabilité des projets. Il faut faire attention, le PPP étant par définition un contrat de long terme avec une notion de durabilité, il ne faut pas céder à la facilité, au risque d’avoir des ouvrages qui se dégradent rapidement. Les infrastructures en PPP doivent envisager des emplois inclusifs pendant la réalisation de l’ouvrage et après, ce qui est rarement le cas avec les chinois.

Aujourd’hui, les pays africains ont-ils la stabilité et le cadre juridique adéquat pour garantir la sécurité de leurs investissements et ceux des partenaires ?

Plusieurs pays se sont dotés du cadre juridique nécessaire, mais cela ne suffit pas : l’ignorance des bonnes pratiques, les pressions politiques pour conclure la transaction, affectent négativement les projets PPP, que le gouvernement se soit doté ou pas d’une loi PPP. Il s’agit d’abord d’identifier un pipeline de projets bancables qui font sens économiquement et socialement. Il suffit maintenant de décider de sortir des petits projets plutôt que des éléphants blancs. Le PPP pourrait favoriser l’émergence de petites maternités ou centre de santé à privilégier aux grands hôpitaux….

Pour moi c’est une question de volonté politique. Il faut essayer à petite échelle, un PPP par secteur, pour rassurer, avancer, et un jour prochain aller plus loin et massifier.

Quand un dirigeant comprendra qu’il peut faire en 5 ans ce que ses prédécesseurs ont fait en 20 ans on arrivera à l’accélération tant attendue pour rattraper les retards.

Faut-il créer une agence panafricaine de régulation des PPP ?

C’est une bonne idée, de régulation pas nécessairement, d’échanges et de dialogue permanent entre les équipes des unités PPP, cela me semble indispensable et le club a aussi cette vocation. Nous avons d’ailleurs lancé l’initiative d’un G5 PPP Sahel en présence de Michel Sapin dans cet esprit sur ces pays touchés fortement par le terrorisme mais où, la paix ne s’installera que si les infrastructures l’accompagnent, le PPP permettra je l’espère d’accélérer ces investissements indispensables.

Propos recueillis pas Maimouna Dia